Après onze ans passés à Londres, j'ai pris l'habitude que mes amis anglais m'interrogent sur les raisons qui m'ont poussée à quitter ma magnifique ville native de Paris pour leur capitale. Ce à quoi je réponds que je suis venue ici car Londres offrait un parfait « compromis » à l'époque, impliquant un petit ami anglophone, une opportunité de travail et le désir de me rapprocher de la France après deux ans passés à Sydney : bref, une décision clairement motivée par des facteurs pratiques plutôt qu'une grande passion pour leur ville.
Bien sûr, j'aimais déjà bien Londres à mon arrivée en 1999, une ville que j'avais découverte à l'âge de cinq ans lors d'un voyage-éclair avec mes parents, qui venaient régulièrement passer la journée ici pour faire du shopping. De cette visite, je garde le souvenir des transports en taxis noirs entre Selfridges, Marks & Spencer et The Scotch House, et d'en avoir ramené une garde-robe comprenant assez d'imprimé tartan pour habiller une mini-armée écossaise.
Je gardais aussi un excellent souvenir d'une semaine passée ici à l'âge de 18 ans, pendant laquelle j'avais logé dans le superbe appartement d'un célèbre scénariste anglais. De façon typique à l'époque, j'avais insisté pour passé une soirée au Café de Paris, pour écouter Alfred de Paname, mon DJ favori grand maître des nuits du Balajo et de la Nouvelle Eve, qui venait chaque marcredi à Londres infliger ses tubes rétros franchouillards (dont mon favori, « Mange des Tomates mon Amour ») à un public de fêtards anglais quelque peu déconcertés. Enfin, j'étais venue durant mes années étudiantes rendre visite à des amis qui habitaient Notting Hill, déjà en passe de devenir sérieusement branché, mais avant la sortie du film et l'arrivée des banquiers.
Pourtant, en dépit du plaisir que j'avais eu à chaque visite de la ville, et malgré le fait que j'adorais la musique anglaise et les Monty Python, il ne m'était jamais venu à l'esprit que j'habiterais un jour ici. Quand une amie de Sciences-Po m'avait appris son intention de venir vivre à Londres après son diplôme, je me souviens de lui avoir répondu : « Mais quelle idée : c'est comme Paris, mais avec encore plus de pluie ! ».
Evidemment, j'avais tort, et voilà que je me retrouvais donc à Londres, en octobre 1999, arrivée non pas comme touriste mais comme résidente et réalisant, à ma grande surprise, après seulement quelques jours que j'avais trouvé la ville parfaite : moins belle que Paris mais plus charmante; aussi dynamique que New York mais sans l'agressivité; presqu'aussi dépaysant que Hong-Kong mais avec l'avantage d'une langue que je parlais. Les parcs verdoyants, la multitude de maisons, l'atmosphère de village des quartiers, la sociabilité des pubs après le travail, soudain, je découvrais et appréciais tous ces attributs qui m'étaient passés par-dessus la tête quand j'étais plus jeune.
Et depuis, je n'ai jamais regretté une seule fois ce choix. Bien sûr, tout n'est pas parfait, et comme la grande majorité des Londoniens, j'apprécierais d'avoir un vrai été, où le beau temps dure un peu plus que trois jours consécutifs (encore que ce rêve semble se réaliser en ce moment). Mais il y a des compensations : par exemple , je ne me lasse pas du fait que l'on puisse trouver dans une si grande ville des endroits comme Hampstead Heath, où il est possible de se promener pendant des heures avec pour seuls compagnons les écureuils et les renards : un attribut qui semble parfaitement normal aux yeux des Anglais, mais qui ne cesse d'épater les Parisiens de naissance, habitués à admirer à distance les parterres de gazon, sans jamais avoir le droit d'y poser un pied sous peine d'amende.
Même le fait d'être kidnappée dans ma voiture par un drogué au crack ayant menacé de poignarder ma fille aînée, alors âgée de deux ans, ne m'a pas convaincu de quitter la ville. Alors que plusieurs de mes connaissances de l'époque s'attendaient à ce que je fasse mes bagages pour retourner à Paris, l'idée ne m'a même pas traversé l'esprit: cela aurait pu arrive dans n'importe quelle grande ville, et après trois mois de stress post traumatique, j'ai adopté l'attitude typique des Britanniques, qui partent du principe que « ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », en mettant derrière moi ce mauvais souvenir.
Je suis aussi fermement convaincue que, davantage que le temps, l'architecture ou les infrastructures, ce sont les gens qui rendent un endroit attachant. Et du coup, je ne me fatigue jamais du plaisir de vivre dans une ville où des centaines de nationalités cohabitant si naturellement, avec une tolérance et un manque d'affectation qu'on ne trouve, à mon avis, nulle part ailleurs. Et puis, j'ai découvert en habitant ici que j'adorais les Anglais, qui se révèlent être des amis particulièrement faciles à vivre, accueillants et chaleureux (oui, oui, c'est bien ce que j'ai écrit). J'aime leur sens de l'humour, leur façon de s'auto-dénigrer et leur sens de la courtoisie, qui fait qu'un trajet dans le Tube produit rarement le type de pugilat quotidien que l'on trouve dans le métro à Paris. J'apprécie aussi énormément la liberté que l'on trouve dans cette ville, le fait que l'on puisse être soi-même, s'habiller comme on le souhaite et vivre sa vie sans être constamment jugé, avec comme seule condition de respecter de la même façon les autres.
Bien sûr, je suis et je demeure Française, et j'aime toujours mon pays, sa culture, ses bons petits plats, son architecture, ses paysages et la qualité qu'ont les Français de parler pendant des heures de tout et n'importe quoi, mais avec une vivacité qui en fait un véritable spectacle. Et bien sûr, quand l'âge de la retraite sera venu, je ferais ce que beaucoup de Britanniques font : je plierai bagage pour déménager sous des cieux plus cléments, sans doute dans le sud de la France, comme mes parents. Mais en attendant, je ne me décris plus comme Parisienne, étant devenue une vraie Londonienne, obsédée par le temps qu'il fait, les prix de l'immobilier et le choix d'une école secondaire pour mes enfants. Et après la défaite des Français lors de la coupe du monde, j'ai ensuite soutenu (jusqu'à leur propre débâcle) les footballeurs de la Perfide Albion, preuve s'il en est de ma totale transformation!

Square frog
22.07.2010Fab magazine Frédérique, keep up the good work, I really look forward to reading your articles. Aude
parraingue
02.08.2010Un peu de fracheur londonienne et quelques livres de raffinement british, cela fait du bien, lu de partout... Mais surtout quand on est r chaque matin par la fume des tourbes bres ! Cheers from Russia!
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