Questionnaire de Proust

Carole Bouquet: d’Obscur Objet du Désir à Productrice de Vin Fin

A la voir bavarder gaiement et apprécier en vraie bonne vivante son déjeuner, il est facile d’oublier l’image de beauté glaciale que l’on prête souvent à Carole Bouquet. Aussi belle à 54 ans qu’elle l’était à 18, l’ancienne James Bond Girl apparaît résolument épicurienne, chaleureuse et passionnée, même si sa conversation, ponctuée de références littéraires et artistiques, révèle parfois une sensibilité à fleur de peau. Considérée comme l’une des plus grandes actrices de sa génération, ayant tourné avec Buñuel, Téchiné, Blier et Berri, la star aux multiples Césars est aussi une femme d’engagements, qui se bat pour les causes qui lui sont chères -telles que l’enfance maltraitée- et n’hésite pas à retrousser ses manches pour travailler la vigne sur ses terres de Pantelleria, au large de la Sicile. Au cours d’un déjeuner en tête-à-tête au restaurant Hélène Darroze au Connaught, qui sert l’excellent vin liquoreux qu’elle produit, Carole Bouquet a discuté avec Chic-Londres de sa vie de femme de passions et de sa carrière d’actrice, d’égérie de Chanel et de vigneronne.

Photo: André Rau

Mon principal trait de caractère : Comme tout être humain, je suis extrêmement ambivalente. Les autres ont tendance à avoir un avis plus prononcé sur ma personne que moi-même…

Ma principale qualité : Je suis la plus mal placée pour en parler, c’est aux autres de répondre : ce qui est aimable chez une personne le devient beaucoup moins si elle s’en vante. Mais je dirais peut-être quand même l’audace et l’intrépidité. J’ai une propension à pousser mes limites pour voir jusqu’où je peux aller et à ne pas voir le danger, ce qui à la fois une bonne et une mauvaise chose.

Mon principal défaut : La liste est très longue ! Mais s’il y en a bien un que je déteste, c’est la mélancolie, que je supporte très bien chez les autres, mais pas chez moi. Je suis aussi particulièrement sensible aux changements de climats, et donc d’humeur changeante.

Si je pouvais changer quelque chose dans mon physique : Quand j’étais plus jeune, j’aurais aimé avoir un grand nez, comme Silvana Mangano, car j’y voyais un signe de caractère. Maintenant, je ne m'en soucie plus…

La qualité que j’apprécie le plus chez les autres : La générosité qui est pour moi un synonyme d’abondance et de partage. J’aime beaucoup les gens drôles, vifs et spirituels, mais seulement quand  ces qualités ne viennent pas au détriment de la générosité. D’ailleurs, j’ai rarement connu des gens généreux qui étaient ennuyeux…

La faute qui m’inspire le plus d’indulgence : Certainement pas la gourmandise, que je considère comme une qualité- je me méfie plutôt des gens qui n’aiment pas manger, car j’y vois presque de l’avarice. De façon générale, je ne vois pas de défauts chez les gens que j’aime, seulement des traits de caractère.

Mon idée du bonheur : Elle est synonyme de soleil, de lumière, de chaleur.

Ma définition de l’amour : Elle ne s’applique pas seulement à mes enfants et aux hommes avec lesquels j’ai partagé ma vie, mais aussi à mes amis, que j’aime d’amour. L’amour pour moi doit être joyeux et fait de partage, à la fois constant et rassurant.

Ma définition de la beauté : Celle qui me touche et me fait du bien à l’âme. Je la retrouve à travers la musique et la peinture, qu’il s’agisse de la fulgurance des portraits de Lucian Freud ou de la luminosité des Annonciations florentines.

Mon plus beau souvenir : Heureusement, j’en ai plein, et beaucoup trop pour en isoler un seul. Je me souviens d’un documentaire que j'avais vu il y a au moins 30 ans et qui m’avait fendu le cœur : on y montrait une vieille dame du sud de l’Italie, assise devant sa maison, qui expliquait de façon résignée qu’elle n’avait jamais réalisé un seul de ses rêves. Mon plus grand privilège est d’être parvenu à en réaliser plusieurs, et de pouvoir convoquer tous ces beaux souvenirs quand j’ai un moment de tristesse.

Ce que j’aime le plus au monde : Forcément mes enfants, car il y a quelque chose de viscéral et de charnel dans l’amour maternel qui surpasse le reste.

Ce que je déteste par-dessus tout : L’avarice, matérielle ou sentimentale : je n’ai pas de patience pour les avares.

Ce que je voulais faire quand j’étais petite : Mary Poppins, car elle se débarrasse en un claquement de doigt des tâches es plus ennuyeuses du quotidien. Mes maisons sont très ordonnées car j’aime les voir en ordre, mais je n’éprouve aucun plaisir à ranger.

Ce que la vie m’a enseigné : Bien malgré moi, elle m’a enseigné la patience.

Mon plus grand regret : J’en ai plein de petits mais pas de grand. J’ai une certaine sagesse -limitée mais réelle !- qui fait que je ne me lamente pas sur ce que je n’ai pas, mais profite de ce que j’ai. Ceci dit, je constate que mon insouciance tend à s’effilocher avec le temps- plus la vie passe, plus la douleur laisse de traces.

Ma plus grande fierté : Que mes enfants soient heureux.

Comment j’aimerais mourir : Tant qu’à faire, sans le savoir.

Comment je voudrais qu’on se souvienne de moi : Comme d’une personne avec laquelle on avait du plaisir à être et à partager- j’espère laisser un souvenir doux et rassurant à ceux que j’aime.

Ma devise : « Prends garde à la tristesse, c’est un vice » (Flaubert).  

Et quelques questions en plus…

Sur son premier film : « Buñuel a changé ma vie, en me donnant le rôle principal de Cet Obscur Objet du Désir. La jeune fille de 18 ans très timide que j’étais à l’époque ne comprenait rien à ce film, à son ton baroque, au fantasme que mon personnage représentait pour les hommes. J’avais décidé du jour au lendemain d’entrer au Conservatoire, sans trop y réfléchir, mais il devait y avoir en moi un désir d’être actrice qui m’échappait, palpable pour un metteur en scène : clairement, Buñuel lisait en moi comme dans un livre ouvert. »

Sur son rôle de Jame Bond Girl dans Rien que pour vos yeux : « Je suis ravie d’avoir fait ce film, mais j’en garde un souvenir de tournage très ennuyeux. Les gens ne réalisent pas qu’il est beaucoup plus amusant de voir un film d’action que de le faire, sauf quand on est cascadeur. Personnellement, je préfère les mots : il est beaucoup plus satisfaisant pour moi de jouer du Racine -ou du Shakespeare si j’étais Anglaise- que de faire semblant de nager dans l’Océan ou de m’agripper à un hélicoptère. » 

Sur son image de beauté glaciale : « Je ne m’en soucie guère, même si je reconnais que le physique influe sur le choix des metteurs en scène et que le fait que j'ai été dans une pub Chanel joue beaucoup sur la perception qu’ont les gens de ma personne. On emploie souvent les mots « harmonie » et « calme » pour me décrire, alors que ce n’est pas du tout moi. Mais ce malentendu est le propre de la vie d’acteur, où l’idée que se font les spectateurs à partir des rôles qu'il joue ne correspond pas à sa vraie personnalité. »

Sur les hauts et les bas du métier d’acteur : « Les gens ont l’impression que les acteurs sont extrêmement vaniteux, alors qu'ils sont en fait souvent très timides et peu sûrs d’eux, car ils savent qu’ils sont remplaçables. Même quand on travaille régulièrement, on a toujours l’impression d’être illégitimem « Pourquoi moi ? » est une question que l’on se pose sans cesse. Quelque soit son degré de succès, il y a toujours cette peur d’être rejeté, et de voir son carrosse transformé en citrouille. Quand Bertrand Blier m’a proposé Trop Belle pour Toi, j’ai hurlé de joie, car je n’avais rien fait depuis deux ans… Mais c’est un métier qui vous offre aussi beaucoup de plaisir. La chance de travailler avec de grands acteurs et de grands metteurs en scène vous rend plus intelligent, car le talent des autres est contagieux. »

Sur sa nouvelle vie de vigneronne : « Je n’ai pas commencé à faire du vin par amour du vin, mais plutôt parce que je suis tombée amoureuse de ces terres de Pantelleria que j’ai achetées, où il y avait de très vieilles vignes de Muscat d’Alexandrie. Au début, je vendais le raisin à la coopérative, puis j’ai décidé de produire mon propre vin, avec l’aide d’un vigneron et d’un excellent œnologue, un peu par défi et parce que ces vignes méritaient qu’on s’occupe bien d’elles. Maintenant, je passe mon temps à vendre mon Passito, avec le soutien des grands sommeliers. Si j’arrêtais, j’aurais l’impression d’abandonner cette terre et les gens qui y travaillent.

Le Passito di Pantelleria de Carole Bouquet est servi au restaurant d’Hélène Darroze au Connaught. Pour plus d’informations sur ce vin : http://www.sanguedoro.it/

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